Comment on accélère la recherche en temps de pandémie?

 | Paru dans Entreprise romande Le Magazine  | Auteur : Pierre Cormon
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Devant l’urgence à trouver un remède ou un vaccin contre le Covid-19, la recherche scientifique a adapté ses méthodes. Ce n’est pas sans risque.

Développer un nouveau médicament en partant de zéro? Comptez au minimum dix à quinze ans. Un nouveau vaccin? Pas beaucoup plus rapide. Pourtant, on promet de nouveaux remèdes contre le Covid-19 pour la fin de l’année ou pour l’année prochaine. Comment, concrètement, peut-on autant raccourcir leur temps de développement? Quels sont les éventuels risques que cela comporte?

Premier facteur d’accélération: «Plutôt que de développer de nouvelles molécules, on teste des médicaments ou des combinaisons de médicaments existants en changeant leur indication», explique Claude Joris, secrétaire général de l’association Bioalps. Une méthode qui permet de cibler les mécanismes que l’on a identifié dans le développement du Covid-19 avec des molécules sur lesquelles on a déjà beaucoup d’informations. Mais attention! «En appliquant un médicament à une pathologie différente, à des patients qui n’ont pas forcément le même profil, on peut découvrir d’autres effets secondaires», avertit Serge Rudaz, professeur associé d’analyse biomédicale et métabolomique de l’Institut des sciences pharmaceutiques de Suisse occidentale (ISPSO) à l’Université de Genève. Le risque est encore plus élevé lors de l’administration de plusieurs médicaments, car des interactions non prévues peuvent se produire. Utiliser des remèdes connus ne dispense donc pas de mener des essais rigoureux, mais permet de s’appuyer sur une connaissance préalable importante.

De nouvelles techniques facilitent ces essais au stade du laboratoire. «On utilise des biobanques qui stockent du matériel biologique dont on connaît les caractéristiques», explique Serge Rudaz. Elles permettent de gagner du temps et de limiter les tests sur des animaux. Phase suivante: les essais cliniques, c’est-àdire menés sur des humains. Avant de pouvoir commencer, ils doivent être approuvés par des comités d’éthique – en Suisse, Swiss Ethics. «Alors qu’on obtenait auparavant des réponses en un ou deux mois, on les obtient maintenant en un ou deux jours», raconte Jérôme Pugin, président du Centre de recherche clinique des Hôpitaux universitaires de Genève et de la Faculté de médecine de l’Université de Genève. «Leur qualité reste la même.» Etant donné l’urgence de la situation, ces comités composés de miliciens se réunissent en effet beaucoup plus souvent. Les procédures de recueil de consentement des patients ou de leurs proches ont également été allégées. «Dans nos essais cliniques, la plupart des patients sont inconscients», relève Jérôme Pugin. «On doit donc recueillir le consentement de leurs proches.» Alors que cela se faisait auparavant en face-à-face, avec signature manuscrite, on procède maintenant par vidéoconférence.

Reste alors à effectuer les essais cliniques. L’urgence et la concurrence sont telles que, de par le monde, beaucoup d’entre eux sont effectués sans respecter les règles habituelles. On ne compare par exemple pas forcément un échantillon de patients recevant le remède à un échantillon ne le recevant pas, ou recevant un placebo. On tire des conclusions prématurées d’une étude de phase un (menée sur un petit échantillon de personnes pour vérifier que le remède n’est pas toxique, mais ne permettant pas de tester son efficacité). Pire, on administre des remèdes à des patients sur une base compassionnelle, sans protocole de recherche, et on présente ensuite ses constatations comme une étude. «Pour un médecin, c’est insupportable », déplore Jérôme Pugin. Le risque: promouvoir un remède inefficace, qui n’améliorera pas la santé des patients, mais qui pourrait provoquer des effets secondaires qui la détériorent. Beaucoup de ces études sont publiées sur des serveurs spécialisés sans avoir été revues auparavant par des spécialistes, ce qui enfreint une règle fondamentale de la recherche scientifique. Le risque de tomber sur des études mal conçues, aboutissant à des résultats erronés, est donc accru. «Ces serveurs rendent très difficile la hiérarchisation de l’information, ce que font les grandes revues» ajoute Serge Rudaz. «Nous sommes victimes de l’infobésité.» Le risque existe également qu’une recherche prometteuse passe inaperçue.

Pour rester dans la course, les grandes revues scientifiques ont sensiblement accéléré la revue par les pairs. The New England Journal of Medicine a ainsi compressé des processus de vérification de plusieurs semaines à quarantehuit heures. Cette accélération s’est accompagnée d’un assouplissement des critères. On exige par exemple un nombre moins élevé de patients pour valider une expérience. Le niveau de preuve est donc moindre, et ne permet pas de conclure de manière aussi sûre à l’efficacité d’un traitement ou à son absence d’effets secondaires rédhibitoires. Dans les pires des cas, les critères sont carrément ignorés. Enfin, les autorités sanitaires sont prêtes à mener les procédures d’autorisation le plus vite possible, une fois un remède mis au point. Mais il faudra veiller à ce que vitesse ne rime pas avec précipitation. Or, chaque pays voulant être le premier à sortir un remède ou un vaccin, le risque d’en autoriser un sans prendre toutes les précautions nécessaires ne peut être écarté. Bref, accélérer la recherche est indispensable, mais comporte des risques. Certains sont inévitables, d’autres beaucoup moins, mais l’excès de prudence représenterait lui aussi un risque énorme – celui de rester démuni face au Covid-19 et à ses ravages sanitaires et économiques.


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